Un jour, en Bretagne, je me promenais dans une campagne encore inconnue. Au détour d'un chemin….un immense silence m'"accueille." Pas un bruit, pas un mouvement…mais un silence concret, comme un domaine qui se révèle, qui m'accueille, s'offre à moi… J'en suis saisie et je reste là…puis, je me dis "peut-être était-ce ici la maison d'un priant…la chapelle d'un ermitage, d'un monastère…" je reste là, toute saisie…

Nous sommes Samedi Saint. C’est un jour où l’Église demeure en silence, auprès du tombeau.

Nous avons demandé autour de nous ce que ce mot « silence » évoque comme expériences, comme souvenirs. Alors que le monde se renouvelle dans le silence du samedi saint, alors que la liturgie se tait, nous proposons d'écouter ce que des personnes très différentes nous ont répondu. Ce sont des chrétiens de tous les horizons, des hommes et des femmes, des jeunes comme des aînés, des laïcs, des religieux et des prêtres. Dans le silence de ce jour nous sommes unis, et nous attendons le Seigneur qui vient.

Le silence, une expérience de douleur
Silence de la nuit où mon tout-petit gisait dans son sang, où il n’était plus avec moi mais sur une table d’opération entre des mains étrangères. Silence rempli de ton absence abyssale Seigneur dans la douleur et la peur.

Signalement d'une emprise vécue avec un prêtre. Pas de réponse. Silence qui dure des jours, puis des semaines. Silence glaçant, transperçant, enfermant. Pas de reconnaissance de la souffrance, pas de demande de pardon. Je me sens si seule avec ce silence… La coupable ne serait-ce pas moi qui ai osé briser ce silence ? J'ai honte, je n'ose plus les regarder, je n'ose plus en reparler … Est-ce qu'un jour ce silence va finir par s'arrêter ?

J’ai souffert du silence imposé autour de mon père : ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller, ne pas déranger. Et du coup ne pas jouer librement, toujours me surveiller, le surveiller pour évaluer jusqu’où je pouvais aller pour ne pas me faire rabrouer. Aujourd’hui j’ai envie de hurler, j’ai besoin d’exister. »

Le silence, l’expérience d’une absence
Mon mari est mort il y a un an. Quand je me lève, quand je rentre chez moi, c’est le silence. Et ce fut d’abord la panique. Combien j’avais pourtant rêvé du silence autrefois, quand les enfants étaient à la maison ! J’ai décidé de combattre ce silence en parlant à Dieu tout le temps : c’est d’autant plus facile que mon mari est auprès de Lui. Mais ce n’est pas suffisant ; j’ai alors décidé d’écouter Dieu dans son silence en méditant un peu tous les jours à la même heure, si possible. Alors j’ai constaté que mes pensées me parasitent sans arrêt et que je m’occupe surtout de moi. Mais Dieu ne s’en agace pas. J’ai l’impression qu’Il me regarde et me dit doucement, en souriant : « silence ! »
Alors je chante : « fais-moi entrer dans ton silence, que je découvre ta présence ! »

A 17 ans, pendant un an, j'ai dans ma prière personnelle ressenti comme un silence vide. Pas une nuit de la foi mais… Rien en face. Une expérience personnelle douloureuse, mais avec du recul cela a aiguisé mon désir de Dieu.

Le silence comme présence
A leur arrivée à Taizé, les jeunes sont tétanisés par les 7 min de silence pendant les prières. Elles paraissent interminables, abyssales. Et à la fin de la semaine, ils arrivent en avance pour goûter ce moment privilégié de rencontre avec Dieu : le vide apparent devient lieu d'une présence.

Dans la relation avec mes enfants il peut y avoir des silences.
Ces silences ne sont pas très longs: une semaine sans message, sans appel, parfois un peu plus. Ces silences là sont bénéfiques, cela me signifie qu’ils vont bien. Que la distance entre nous est source de vie, de liberté.
C’est un silence choisi par chacun qui permet à chacun une respiration.

Mon petit neveu m'a dit un jour "tu sais tonton, le silence n'existe pas vraiment parce que tu entends toujours le bruit du cœur". Mais l'expérience du silence, je l'ai sans aucun doute traverse au cirque sur le fil, avant de me lancer pour une figure acrobatique, à quelques mètres du sol. Mon ressenti à ce moment est celui du vide, où plutôt de l'esprit libéré. La bouche s'est tue, la tête aussi, le corps lui a parlé et le cœur s'est réjoui.

Le silence pour accueillir
J’ai 78 ans, je suis veuve depuis trois ans. Je vis seule. Je laisse de larges plages de silence dans mes journées. Silence que j’habite. Je suis une passionnée de la Bible. Je m’en nourris quotidiennement. Les versets lus, priés, médités, contemplés, goûtés se rappellent à ma mémoire souvent, me permettant de les assimiler, de les comprendre de mieux en mieux. Ils se présentent la nuit également. « Quand je m’éveille je suis encore avec Toi » ( Ps 138)

« Il faut quelques instants de silence intense pour entendre un cœur battre, un cœur de nouveau né qu’une pédiatre examine attentivement pour détecter quelques particularités au moment où un être entre dans la vie. Quelques instants de silence pour une entrée dans la vie. »

L'Église en silence
Le silence a été la respiration de mes journées en retraite ignatienne. Les années ont passées…J'habite maintenant un petit village vieillissant où il ne subsiste de chrétien que des personnes des vieilles familles chrétiennes, s'amenuisant d'année en année.
Il n'y a plus de messe célébrée. Seulement des obsèques que nous, les laïcs, célébrons. Le silence devient douloureux devant cette Église qui s'effiloche petit à petit…
Le silence qui fait partie de ma vie est silence de louange devant la nature sans cesse renouvelée : un couchant de soleil, le murmure de la rivière, le chant des oiseaux dans le jardin, le miracle des fleurs qui réapparaissent tous les printemps.
Il est silence de communion, avec les membres de ma paroisse : nous faisons tout notre possible pour que l’Église soit encore inventive, visible et lisible pour tous. C' est le lien de communion fraternelle où je lis les gestes généreux de mes voisins et voisines.
C'est encore de ce terreau silencieux, que le Seigneur m'invite à le rejoindre dans une prière confiante, joyeuse, là où il me propose quotidiennement de me nourrir de sa Parole et m'en fait découvrir les fruits à partager.

Avec les mots de Didier Rimaud nous pouvons nous recueillir quelques instants, et veiller dans l’attente du matin de Pâques.
Devant toi, je me tiens debout,
comme les arbres que tu as plantés.
Sans dire un mot, ils te bénissent pour ta lumière.
Je regarde les couleurs que tu mets sur la terre :
Sans dire un mot, elles parlent de ta beauté.
Je sais que tu es le seul à entendre en mon cœur
Le bruit que fait pour toi mon sang dans le silence.
Comme un ami, quand son ami va venir.
Je ne dis rien, je veille.
Amen.
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