Dans la continuité de notre parcours de Carême, "Je serai avec toi", le Père François Odinet, aumônier du Secours Catholique, nous propose un exercice guidé qui s'appuie à la fois sur l'Évangile entendu lors de ce quatrième dimanche de Carême, ainsi que sur le témoignage de Christèle ; à retrouver sur l'application ou le site internet "Prie en Chemin".
Père François Odinet :
Vous avez entendu le témoignage de Christèle.
Ce qu’elle raconte de sa vie, ce dont elle se souvient peut nous donner des clés de lecture pour interpréter la rencontre entre Jésus et l’aveugle-né, tel que l’Évangile de Jean nous la présente.
Christèle a commencé sa vie dans l’anonymat : c’est impressionnant de nous souvenir qu’il a fallu du temps à sa mère pour lui choisir un prénom. Elle est venu au monde sans avoir un nom à elle, un nom par lequel on pourrait l’appeler. A ce titre, elle est comme l’aveugle de Jérusalem que Jésus rencontre, qui semble simplement un parmi d’autres, un cas de maladie parmi d’autres, un malheureux parmi d’autres, au point d’ailleurs que son nom n’est pas donné au début du récit, il n’est pas présenté par son identité personnelle. Ce qu’a vécu cet homme aveugle, ce qu’a vécu Christèle, c’est ce que vivent beaucoup de personnes précarisées, beaucoup de personnes qui connaissent le malheur ; elles sont traitées comme un numéro parmi d’autres, elles sont dans une sorte de brouillard, dans une foule de malheureux : leurs noms nous restent inconnus, leurs visages nous restent très lointains, nous ne les distinguons pas vraiment.
C’est peut-être le moment de nous souvenir : qui sont les personnes malheureuses que nous connaissons vraiment, celles que nous accueillons et qui sont celles qui nous accueillent ou nous ont accueillis ? C’est le moment d’en faire mémoire.
(1 minute de silence)
Christèle dit que Dieu ne l’a pas eue à la bonne. Autrement dit, au début de sa vie, elle a pensé, ce sont ses mots, qu’il y avait un Dieu pour certain et pas pour les autres. Voila une confrontation terrible à l’injustice. Et si Dieu était la cause du malheur qui frappe Christèle dès début de sa vie ? Et si Dieu était la cause de la dureté du commencement de son existence ? Quand Jésus rencontre l’aveugle-né la question des disciples ouvre le récite : qui est coupable de la situation de cet homme ? En réalité, c’est la même question que se pose Christèle, est-ce que Dieu est la cause de ce malheur ? Et sinon, est ce que c’est la faute de la personne elle-même ? Est-ce que ce serait la faute de Christèle si elle a connu à ce point le malheur, la précarité, l’abandon dès le début de son existence ? Ou alors ce que c’est la faute de ses parents ? La question est posée par les disciples à propos de l’aveugle et nous pouvons nous poser la question pour Christèle qui elle-même pourtant quand elle relit sa vie, se souvient que sa mère a essayé, par certains égards, de l’aimer comme elle pouvait, avec ce qu’elle avait ou ce qu’elle était. Ce qui est éclairant, c’est que Jésus, précisément, refuse question des disciples. Il n’est pas possible de se demander si Dieu est la cause de ce malheur.
Et nous, est-ce qu’il nous arrive d’accuser Dieu d’un malheur qui nous arrive ou qui arrive à d’autres ?
Comment est-ce que nous réagissons au refus de Jésus de poser la question de cette manière ?
(1 minute de silence)
Au moment où elle parle de sa découverte de la foi, Christèle dit : « Mon histoire commençait : ça n’allait pas effacer le passé, mais j’avais beaucoup de choses à faire. » Autrement dit, Christèle a conscience que quelque chose d’une nouvelle vie arrive : “mon histoire commençait” : un peu comme cet homme aveugle de Jérusalem qui commence une nouvelle vie, au point qu’on ne le reconnaît pas ! On s’étonne de ce qu’il lui est arrivé, comme si son existence entière, son identité même avait changée. Mais Christèle a bien conscience que cette vie nouvelle est un cadeau bien sûr, mais aussi un défi : elle constate qu’il ne lui est plus possible de faire semblant : ce sont ses mots. Elle dit même qu’elle doit être elle-même : voilà un défi, voilà une difficulté, une vie dans laquelle il n’est pas possible de faire semblant. Et alors, elle ajoute qu’elle a passé la majeure partie de sa vie à se réparer. Autrement dit, cette nouvelle vie n’a rien d’un monde enchanté, cette nouvelle vie, d’un espèce de paradis sur terre. Il y a une réparation a vivre. Il n’est plus possible de faire semblant. Ce nouveau commencement est bien un commencement. Il y a une histoire à écrire, une histoire à écrire avec Dieu, une histoire à écrire avec le Christ. De même, l’aveugle de Jérusalem, une fois guéri par Jésus, commence une vie nouvelle oui, mais avec des défis : il est mis en procès, il est appelé à prendre la parole en son nom propre, il ne peut pas faire semblant, il doit dire la vérité sur ce qu’il l’a réparé.
Et nous, est ce que pendant ce temps du Carême nous avons vécu de nouveaux commencements – et qu’est ce qu’ils ont transformés, non pas à la manière de miracles soudains, mais à la manière de changements qui s’amorcent et qui nous amènent à aller plus loin que ce temps du Carême ?
Qu’est-ce qui a commencé et qu’est ce que ça transforme ?
( 1 minute de silence)
Enfin, Christèle exprime deux sentiments simultanés, deux sentiments qui coexistent : d’un côté, elle parle de sa « soif de Dieu » comme l’aveugle attendant le “salut”, et d’un autre côté, elle parle de sa foi : « c’est incroyable de savoir que quelqu’un ne va jamais t’enlever son amour » ; elle a donc une grande soif de l’amour de Dieu ; et en même temps, une conviction très forte que l’amour de Dieu est inébranlable, qu’il ne “la ne la lâchera pas”. Et c’est cela qui l’emmène vers « la vraie liberté ». Ce sont ses mots : vers la “vraie liberté”.
Et nous, est-ce que nous nous sentons libres ou libérés ?
Est-ce que l’amour de Dieu, la fidélité de Dieu, le fait que Dieu soit là, avec nous, est-ce que cela nous donne une liberté profonde, plus forte que les épreuves, plus fortes que les tentations ?
( 1 minute de silence)
Photographie : © Elodie Perriot / Secours Catholique