En ce jour il n’y aura pas de célébration, pas de messe avant la veillée pascale. D’ailleurs, la liturgie ne propose pas de passage biblique. Les tabernacles des églises sont vides. Nous sommes dans la nuit, dans l’attente. Dieu est mort en croix. Le tombeau est scellé. Alors, en ce jour particulier, laissons-nous guider par des poètes. Donne-moi Seigneur, de savoir veiller et croire en la puissance de la vie. Au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit. Amen

 

Écoutons ‘La nuit obscure’, célèbre poème issu du Cantique spirituel de saint Jean de la Croix, carme, mystique espagnol du XVI° siècle.

 

Je la connais, la source,
elle coule, elle court,
mais c’est de nuit.
Dans la nuit obscure de cette vie,
je la connais la source, par la foi,
mais c’est de nuit.
Je sais qu’il ne peut y avoir de chose plus belle,
que ciel et terre viennent y boire,
mais c’est de nuit.
Je sais que c’est un abîme sans fond
et que nul ne peut la passer à gué,
mais c’est de nuit.
Cette source éternelle est cachée
en ce pain vivant pour nous donner la vie,
mais c’est de nuit.
De là, elle appelle toutes créatures
qui viennent boire de son eau, dans l’ombre,
car c’est de nuit.
Cette source vive de mon désir
en ce pain de vie je la vois,
mais c’est de nuit.

 

1

« Je sais… mais c’est de nuit » Dans ces lignes, s’opposent la foi, cette confiance que la vie est là, et la nuit, ce moment où rien n’est visible, où les sens sont sans repères. En contemplant le tombeau fermé, les espoirs déçus, j’interroge mon cœur. Crois-tu que Dieu soit plus fort que la mort ?

 

2

Des tombeaux fermés ont sans doute jalonné ma vie. Des moments où l’obscurité était totale, où la vie n’avait plus de sens. Peut-être même suis-je en train de traverser un tel moment. Avec délicatesse, je les regarde et demande à Dieu la confiance de la vie qui surgira comme une source. Imprévisible mais assurée.

 

3

« Cette source éternelle est cachée en ce pain vivant pour nous donner la vie ». Avec Dieu c’est en de petites choses que se révèle pleinement la vie. J’en fais mémoire et rend grâce : ce sont autant de pierres et d’appuis pour assurer mes pas.

 

Introduction à la deuxième écoute

Écoutons à nouveau ce chant de la nuit.

 

En ce jour, unissons-nous aux nuits de notre monde, avec ce poème : Beyrouth.

Un matin,
J’abandonne mon lit
Les pierres tendres jaunies,
Mes tuiles rouges,
Bénies,
Ma terrasse fleurie.
Mes murs
Aux graffitis,
Des états d’âme transcrits.
Les portes,
En bois vernis.
Gravées de dessins, de colère et d’ennui.
Des carrelages fleuris,
Surpris par la pluie.

Je quitte mon impasse,
Mes pavés,
Mes réveils et mes soleils,
Les levers et les couchers,
Les lunes, mon quartier.
Croissant, décroissant,
En apparence fertile.

J’abandonne et je m’enfuis.
Je m’exile.

Tu me poursuis.

Toujours présent
Dans mes pensées
Malgré les flous et les brouillards
Malgré les bombes et les angoisses
Malgré la peur et la tourmente
Je prononce ton nom,
Prudemment,
Fièrement,
Avec accent.

Les murmures chuchotent
Que je t’ai trahi
Je t’ai quitté
Sans préavis.

Dame rumeur propage
Que j’ai pris amant
Sous d’autres cieux
D’autres étoiles
Des étoiles, absentes
Que je cherche toujours
Dans ce ciel noir.
Et toi,
Faisant semblant
Tu passes outre
Mes angoisses,
Mes caprices,
Enfin,
Tu sais.
Il y en aura d’autres
Belles et fidèles
Tendres et violentes
Qui viendront vite
S’abandonner
Dans tes bras tendres,
Cruels,
Sur tes terres ocres,
Accueillantes.
Sous ton soleil
Du levant,
Au bord de ta mer
Au coucher du soleil
Flamboyant.

Qui vont naître et disparaître,
À chaque lever de soleil
À chaque coucher de soleil
Qui vont connaître
Des amours et des guerres,
Des trahisons et du bonheur
Des rires et des pleurs.
Tes secrets et des printemps
Entre ta mer et tes montagnes.


A Beyrouth

 


Paris, 3 avril 2019
©Gassia Artin